"La crise ne rend pas moins pertinente la lutte contre le changement climatique"

Publié le par evergreenstate


 
 


"La crise ne rend pas moins pertinente la lutte contre le changement climatique"
LEMONDE.FR | 01.12.08 | 17h18  •  Mis à jour le 01.12.08 | 17h49

l'occasion du début de la conférence de Poznan sur le changement climatique, Philippe Quirion, économiste au Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (Cired), revient dans un "chat" au Monde.fr sur les craintes que font peser la crise sur la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre.
pitch : Est-ce que l'on peut craindre que les enjeux environnementaux passent au second plan à la conférence de Poznan ?

Philippe Quirion :
Oui, on peut le craindre. En fait, beaucoup de gouvernements, y compris d'origine européenne, n'accordent de toute façon que peu d'importance à la lutte contre le changement climatique. On peut citer l'Italie ou la Pologne comme cas les plus flagrants. Et ces gouvernements, qui restaient relativement silencieux jusqu'à présent, prennent prétexte de la crise pour attaquer le paquet climat-énergie proposé par la Commission européenne.
bbb : Pourquoi lutter contre le changement climatique coûte-t-il de l'argent ?

Philippe Quirion : Il y a forcément un coût. Maintenant, c'est un coût à mettre en perspective par rapport aux conséquences du changement climatique. Par ailleurs, à mon avis, la crise actuelle ne rend pas du tout moins pertinente la lutte contre le changement climatique. Au contraire, cette lutte est un réservoir d'emplois très important dans des secteurs qui, jusqu'à une période récente, étaient saturés, comme le bâtiment, et qui aujourd'hui, du fait de la crise, se retrouvent avec des capacités de production disponibles.
Par exemple, pour réduire les émissions, il faut se lancer dans un grand programme d'isolation des bâtiments. C'est plus facile aujourd'hui, alors que les entreprises du bâtiment voient leurs carnets de commandes se dégonfler, que dans une période où ces entreprises ont des carnets de commandes pleins.
Florent_1 : La crise ne peut-elle pas au contraire servir les enjeux environnementaux en recentrant les moteurs de la croissance sur des bases durables ? 

 Philippe Quirion
: Je pense qu'effectivement, objectivement, il n'y a pas de raison de remettre en cause les politiques climatiques en raison de la crise. Le prétexte de la crise est utilisé par des gens qui s'y opposaient déjà. Il y a énormément d'emplois à créer du fait des politiques climatiques, principalement dans l'isolation des bâtiments, mais aussi dans les transports en commun et dans les énergies renouvelables.
Florent_1 : Les bénéfices à court terme d'investissements dans une économie décarbonée sont-ils insuffisants dans le contexte de crise actuel ?

Philippe Quirion :
Cela dépend de ce qu'on appelle des bénéfices. Le principal objectif, c'est bien sûr de limiter la perturbation du climat. Mais après, il y a un bénéfice annexe à atteindre en termes de créations d'emplois. Et également en termes de réduction de la pollution atmosphérique locale, qui va généralement de pair avec la réduction des émissions de CO2.
hibou_1 : Bonjour. Est-ce très sérieux de faire cette conférence en Pologne, pays très pollueur ?

Philippe Quirion : C'est vrai que c'est un paradoxe. Cela dit, les lieux des conférences sont décidés longtemps à l'avance, et les pays ne se bousculent généralement pas pour les accueillir. D'ailleurs, la France n'a jamais encore hébergé les conférences de ce type au niveau ministérie, parce que ça coûte cher.
bbb : Est-ce que l'élection d'Obama va servir de moteur dans la lutte contre le changement climatique?
Philippe Quirion : Certainement. Il y a un changement radical de la position du gouvernement des Etats-Unis. Et il y a aussi une évolution, plus progressive, de la position du Sénat des Etats-Unis. Or c'est le Sénat qui doit ratifier les traités internationaux, et jusqu'à présent, le Sénat était très opposé aux politiques de type protocole de Kyoto. On peut espérer que cela change.
pierre_2 : Pourquoi le bilan carbone des entreprises n'est il pas obligatoire?
Philippe Quirion : Les entreprises les plus émettrices sont quand même obligées de communiquer leurs émissions chaque année. Parce que ces émissions sont limitées par le système de quotas échangeables de CO2. Le bilan carbone va au-delà, puisqu'il cherche à prendre en compte pas seulement les émissions directes sur le site de l'entreprise, mais aussi tout ce qui est indirect, lié aux transports, aux produits semi-finis achetés par l'entreprise, etc.
Là-dessus, il y a plusieurs moyens de calculer ces émissions, et le bilan carbone est une méthode parmi d'autres. Je dirais qu'au-delà d'un simple bilan, il faut passer à des plans de réduction des émissions qui peuvent prendre différentes formes. Pour une entreprise du secteur tertiaire, cela peut être des programmes de réduction des consommations d'électricité, de chauffage et de climatisation dans ses bureaux.  Et aussi de ce qu'on appelle les plans de déplacement d'entreprise, qui visent à réduire les émissions dues au transport de ses salariés et de ses produits. Cela passe entre autres par la promotion des transports en commun et du vélo.
bbb : Est-on dans la même opposition que ces dernières années entre pays industrialisés et pays émergents ?

Philippe Quirion :
Les pays en développement ont toujours eu des intérêts très divergents, mais ces divergences sont encore plus nettes aujourd'hui. Maintenant que les Etats-Unis ont cessé d'être le facteur de blocage, la question essentielle pour les négociations va être la position de la Chine, de l'Inde et des autres pays grands émetteurs du monde en développement.
Il est trop tôt pour que ces pays adoptent les engagements contraignants sur l'ensemble de leurs émissions comme l'ont fait les pays industrialisés avec le protocole de Kyoto. Et en même temps, on ne peut pas attendre encore dix ou vingt ans pour que ces pays commencent à limiter leurs émissions. L'enjeu des négociations de Poznan, puis de Copenhague, c'est largement de trouver les moyens de décarboniser les économies de ces pays, avec des types d'engagement sans doute plus flexibles que ceux des pays industrialisés.
Florent_1 : De quels moyens dispose-t-on pour inciter des pays comme la Chine à ne pas exploiter ses propres ressources naturelles (ex., le charbon) ?
Philippe Quirion : En l'occurrence, c'est surtout du charbon qu'il s'agit. Il y a plusieurs leviers pour cela : d'une part, l'exploitation et la consommation du charbon sont très polluantes, et la pollution atmosphérique est un énorme problème en Chine aujourd'hui. D'autre part, il existe des alternatives surtout sous forme d'économies d'énergie et d'énergies renouvelables, qui se développent aussi mais trop lentement en Chine.
Il y a peu de moyens de pression, et malheureusement, il aurait été possible de faire pression sur la Chine il y a dix ans, en liant la question de la Chine à l'OMC et la mise en œuvre de politiques climatiques dans ce pays. Aujourd'hui, c'est plus difficile. Cependant, on peut envisager, plutôt que des pressions, une sorte de contrat pouvant passer par des financements et des transferts de techniques venant du Nord, en échange d'une réduction des émissions dans les pays du Sud.
hibou_1 : Selon vous, Sarkozy a-t-il pris la mesure de l'importance de la lutte contre le changement climatique ?

Philippe Quirion :
Je ne pense pas, mais je pense que ce n'est le cas ni de Nicolas Sarkozy ni de celui des autres leaders politiques en France et dans la plupart des pays.
jack : Le concept de croissance verte est-il mort?
Philippe Quirion : C'est un concept qui n'a jamais été bien défini. Le problème avec ce terme, c'est qu'implicitement, il fait référence à la croissance du PIB. Or celui-ci est un très mauvais objectif et un très mauvais indicateur de bien-être. Pas seulement pour les questions d'environnement d'ailleurs. Par exemple si on prend en compte le travail gratuit domestique réalisé principalement par les femmes au foyer, on augmenterait le PIB de 50 à 100 %.
Si on passe à une économie plus écologique, par certains côtés, cela peut se traduire par un PIB plus élevé. Par exemple, le temps que passe chaque conducteur dans sa voiture individuelle n'entre pas dans le PIB, alors que le temps de travail d'un chauffeur de bus entre dans le PIB. En revanche, si les gens se mettent à réparer davantage les objets, donc à en acheter moins, cela n'entre pas dans le PIB.
Il est difficile de savoir quel pourrait être l'impact sur le PIB d'un passage à une économie écologique, mais dans tous les cas, ça n'a pas tellement d'intérêt scientifique.  Donc la notion de croissance verte, je pense qu'elle a au mieux un intérêt marketing.
DD : Bonjour, quels sont les secteurs les plus dynamiques en France dans la lutte contre le changement climatique ?
Philippe Quirion : La France est bien placée dans certains secteurs comme les matériels ferroviaires, avec Alstom, mais sur les renouvelables, on est plutôt en retard, même si on a certains producteurs nationaux qui font bonne figure. Sur les matériaux d'isolation, nous sommes assez bien placés aussi. Et nos constructeurs automobiles sont plutôt "moins pires" que leurs homologues des autres pays.
Gael17 : Est-ce que nous nous préparons assez vite et efficacement pour l'après-pétrole notamment en matière de transports ? Quelles actions doivent être envisagées ?

Philippe Quirion : Les transports sont le secteur le plus compliqué, à la fois parce que c'est le secteur où les combustibles fossiles sont le plus difficile à remplacer. La réponse sera forcément multiple. Le plus simple, c'est de faire des véhicules plus économes, surtout pour les véhicules particuliers. Le bonus-malus va dans ce sens.
Il y a un projet de règlement européen en négociation également. Hélas, le compromis qui se dessine entre Etats membres est très peu ambitieux. L'Allemagne a fait pression pour réduire son ambition, et la présidence française de l'Union a suivi l'Allemagne.
Ensuite, il faut réduire la part de la voiture, du camion et de l'avion au profit des autres modes, le chemin de fer en particulier. Cela passe par un changement dans les choix d'infrastructure, changement qui malheureusement ne s'est pas encore concrétisé, puisqu'il y a encore beaucoup de projets d'autoroutes, de contournements routiers des agglomérations...
Et cela passe aussi par une taxation du transport par camion. Il y a un projet de redevance kilométrique poids lourds qui devrait sortir mais qui n'est pas assez ambitieux. Il faut aussi taxer le carburant routier et les transports aériens.
Enfin, il faut réduire les déplacements dans leur ensemble, et cela passe par des décisions d'aménagement, en particulier par l'arrêt de l'étalement urbain et de la concentration des emplois dans des zones de bureaux, comme la Défense. Et les politiques ne vont pas du tout dans ce sens.

 

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