La Révolte des élites - Et la trahison de la démocratie (archive)

Publié le par evergreenstate

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La Révolte des élites - Et la trahison de la démocratie
de Christopher Lasch
Flammarion - Champs 2007 /  10 €- 65.5  ffr. / 269 pages
ISBN : 978-2-08-120716-5
FORMAT : 11x18 cm

Préface de Jean-Claude Michéa.

Traduction de Christian Fournier.

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.


Du nouvel élitisme

Né en 1932 et décédé en 1994, historien de formation, Christopher Lasch est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels La Culture du narcissisme (Champs-Flammarion, 2005) et Le Seul et Vrai Paradis (Champs-Flammarion, 2006). On doit sa découverte ou sa redécouverte au philosophe Jean-Claude Michéa qui, une fois de plus, préface cet ouvrage, La Trahison des élites, dernier livre de l’auteur qui le termina dix jours avant sa mort.

«Naguère, c'était la «révolte des masses» qui était considérée comme la menace contre l'ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses» (p.37), écrit Christopher Lasch en rappelant le titre du livre d'Ortega y Gasset.

Le cinéaste Pier Paolo Pasolini avait, dès les années 70, mis en garde contre l’arrivée de ce capitalisme hédoniste qui était, pour lui, pire que le fascisme car il déguisait sa volonté de puissance derrière des discours humanistes et revendicateurs. Christopher Lasch montre qu'à la suite des grands mouvements "émancipateurs" des élites hédonistes ont assis leur pouvoir sur un culte de la marge et sur le fantasme de l'émancipation permanente. Elles imposent les normes à la société en promouvant la transgression à outrance, en supputant un ordre moral sans arrêt à l’œuvre et un retour rampant de la censure. Cette nouvelle élite a promu un relativisme culturel, une haine de l'élitisme et du savoir, un exhibitionnisme délirant et un «bougisme» permanent. Pour garder ce pouvoir et ses avantages, elle est obligée de jouer certaines postures en recourant à une dénonciation de la réaction, fustigeant ainsi les anciennes élites. Cette stratégie a un double avantage, celui de faire croire qu’on est du bon côté de la barrière (en tenant le discours des opprimés) et celui de grimper socialement.

Dans cette ligne d’idées, il faut promouvoir que savoir et idéologie sont équivalents. Il ne devient même plus nécessaire de débattre avec vos adversaires devenus comme par magie «eurocentriques, racistes, sexistes, homophobes – autrement dit, politiquement suspects.» Ou encore d'employer la "diversité", concept fourre-tout, nouveau dogmatisme qui écarte toute discussion rationnelle pour la promotion de croyances diverses avec à la clef une diabolisation de toute sélection. Cette "balkanisation de l'opinion" provoque un émiettement de la pensée et de la culture. Plus le capitalisme en est venu à s'identifier à la gratification immédiate, plus il s'est attaqué sans relâche aux fondements moraux de la vie de famille. L’entreprise familiale a cédé la place à la société anonyme. Le pouvoir n'est plus identifié à une seule entité mais s'est dissout dans les réseaux. Ce nouvel "élitisme libertaire" a bien évidemment perdu foi dans les valeurs de l'Occident au point d’ailleurs que le terme «civilisation occidentale» pour beaucoup de gens est quasiment synonyme de système bourgeois, patriarcal et oppresseur, maintenant les femmes, les enfants, les homosexuels et les personnes de couleur dans un état permanent d'assujettissement.

Christopher Lasch critique encore le discours de ces nouvelles élites sur le populisme. Pourtant à l’origine, le mot signifie un combat radical pour la liberté et l'égalité mené au nom des vertus populaires ! Dans sa préface, Jean-Claude Michéa indique que les médias ne cessent d’effacer le sens originel du mot, histoire de dénoncer le fascisme rampant de toute personne attachée à une civilité démocratique minimale. Il était logique qu’elles aient recours par exemple à la discrimination positive, signe soi-disant de l’anti-racisme tout en promouvant arbitrairement de nouvelles élites incultes et fières de parader au sommet de l’état. On le voit nettement aujourd'hui où la classe politique de droite comme de gauche s'est "peopolisée", faisant du "social" tout en fréquentant la jet-set. Libéralisme de droite contre libéralisme de gauche. La force d'un Christopher Lasch est d'avoir autopsié le phénomène dès les années soixante dix avec La Culture du narcissisme qui voit en quelque sorte son prolongement dans cette nouvelle élite.

On comprend donc pourquoi ces élites incultes ont promu la mobilité et l’adaptabilité permanente. «Ceux qui aspirent à appartenir à la nouvelle aristocratie des cerveaux tendent à se regrouper sur les deux côtes, tournant le dos au pays profond, et cultivant leurs attaches avec le marché international par l'argent hyper-mobile, le luxe, la haute couture et la culture populaire. (…) D'un autre côté, le «multiculturalisme» leur convient parfaitement, car il évoque pour eux l'image agréable d'un bazar universel, où l'on peut jouir de façon indiscriminée de l'exotisme des cuisines, des styles vestimentaires, des musiques et de coutumes tribales du monde entier, le tout sans formalités inutiles et sans qu'il soit besoin de s'engager sérieusement dans telle ou telle voie. Les nouvelles élites sociales ne se sentent chez elles qu'en transit, sur le chemin d'une conférence de haut niveau, de l'inauguration de gala d'un nouveau magasin franchisé, de l'ouverture d'un festival international de cinéma, ou d'une station touristique encore vierge» (pp.17-18). Ces nouvelles élites ne peuvent que se sentir à l'aise dans ce tourisme intellectuel qui ne fait qu’effleurer les choses sans jamais les approfondir. Ainsi le nouveau discours élitiste n’est plus devenu élitaire, mais a revêtu les habits des discours de la rébellion et de l'émancipation, ceux que tenaient auparavant les révoltés au XIXe et au début du XXe siècles.

Le problème qui se pose avec cette arrivée est l'abaissement du niveau de la culture, le culte de l’argent et de l’apparence, l’égoïsme généralisé, les flambées de violence, la paupérisation croissante de la population. Celle-ci dans son ensemble croit d'un côté à la menace des vieux démons réactionnaires tandis que de l'autre, elle fait confiance à ces nouvelles élites émancipées qui ne cessent de la rendre plus misérable. Tout cela ne peut que favoriser un consumérisme galopant, une perte des repères croissante, une destruction de l’éducation scolaire et familiale et donc une menace pour la démocratie elle-même. «Le débat sur la discrimination positive montre à quel point cette notion dérisoirement rétrécie d'opportunité est entrée dans le discours public. L'opposition à laquelle se heurte une politique conçue pour recruter des membres de minorités dans la classe des professions intellectuelles et managériales a pour motif non pas que cette politique renforce la position dominante de cette classe mais qu'elle affaiblit le principe méritocratique. Les deux camps partent des mêmes principes. Dans les deux camps, des carrières ouvertes au talent sont considérées comme l'alpha et l'oméga de la démocratie, alors qu'en fait le carriérisme tend à saper la démocratie en séparant le savoir de l'expérience pratique, en dévaluant le type de savoir acquis par expérience et en produisant des conditions sociales dans lesquelles on n'attend pas des gens ordinaires qu'ils sachent quoi que ce soit.» (p.88)

Si le livre de Christopher Lasch se perd parfois dans les digressions et les analyses de livres, une telle pensée reste encore novatrice et percutante.

Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 25/01/2008 )

Publié dans sociologie

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