Lorsque la science est muette, par Jean-Yves Nau

Publié le par evergreenstate

Analyse
Lorsque la science est muette, par Jean-Yves Nau
LE MONDE | 12.08.08 | 13h31  •  Mis à jour le 12.08.08 | 13h31

ui connaît les véritables dangers du Red Bull ? Faut-il ou pas se protéger des ondes émises chaque jour par nos téléphones portables ? Que risquent aujourd'hui les personnes vivant à proximité des récents rejets d'uranium dans les nappes phréatiques du Tricastin ? Les principales affaires sanitaires françaises de l'été ont un point commun : elles nous rappellent que les hommes de science peuvent, dans certains cas, être incapables de répondre clairement aux questions qui leur sont posées par les responsables politiques. Des questions d'autant plus fréquentes et multiformes que ces mêmes responsables ne cessent de vanter à l'opinion publique les vertus d'un indéfinissable "principe de précaution".

 

 

Au centre du questionnement sur l'industrie nucléaire et les téléphones portables figure la problématique dite des "faibles doses", combinée à une exposition de longue durée. Il est malheureusement bien établi que les accidents majeurs dans une centrale nucléaire ont des conséquences sanitaires d'ampleur, et durables. On ne dispose, en revanche, d'aucune donnée indiscutable permettant d'affirmer que, comme on pouvait théoriquement le redouter, les personnes habitant à proximité d'une telle centrale - ou celles qui y travaillent - sont exposées à un risque statistique plus élevé d'être atteint d'une affection cancéreuse.

Une récente publication illustre quelles peuvent être ici les limites des outils scientifiques. Au début de 1997, on apprenait dans les colonnes du British Medical Journal que des cas de leucémie auraient été détectés près de l'usine nucléaire de la Hague. Signé de Jean-François Viel et Dominique Pobel (unité de biostatistiques et d'épidémiologie de la faculté de Besançon), l'article complétait une série d'études similaires qui avaient permis, selon leurs auteurs, de mettre en évidence une très légère augmentation du risque de contracter une leucémie dans les environs immédiats des sites nucléaires de Cherbourg et de la Hague.

L'affaire fit alors grand bruit. Un groupe multidisciplinaire de chercheurs fut créé, composé notamment de partisans et d'adversaires du nucléaire. Son existence fut éphémère. Inquiet, le gouvernement jugea alors nécessaire de lancer une série de recherches approfondies. Onze ans plus tard, les résultats de l'une de ces recherches, menée sous la direction du professeur Alfred Spira (Inserm) viennent d'être publiés. Il s'agissait d'étudier "la fertilité et la reproduction humaine autour de l'usine de traitement des combustibles usés de la Hague". Au terme d'un long et méthodique travail statistique, les chercheurs expliquent que leur analyse "ne met pas en évidence de différence importante dans les événements étudiés de la vie reproductive". Qu'en conclure ?

C'est, semble-t-il, vers la même impasse que se dirige Interphone, la plus vaste étude internationale jamais menée et destinée à tenter d'évaluer si le fait d'utiliser un téléphone portable expose à un risque médical accru. Lancée en 2000, cette étude a été conduite dans treize pays sous l'égide du Centre international de recherche sur le cancer. Les chercheurs tentent de préciser au moyen d'outils statistiques la part qu'auraient pu avoir les ondes émises par les portables dans un large groupe de personnes souffrant d'affections cérébrales ou de tumeurs de la glande parotide. Certains de ces chercheurs expliquent qu'en définitive ils ne sont pas en mesure de faire la part de ce qui est précisément dû aux ondes des portables dans un environnement où les sources d'émission d'ondes similaires ne cessent de se multiplier.

Repoussée plusieurs fois, la publication des résultats d'Interphone est attendue au mieux pour l'automne (Le Monde du 2 août). Divergences sur la notion de biais statistiques et dans l'interprétation des résultats, nécessité ou non de mener des études complémentaires... Comme dans le cas du nucléaire, les chercheurs sont confrontés à la problématique des faibles doses à long terme. Et ce, dans un secteur où les enjeux industriels et financiers ne peuvent pas être ignorés. Il n'est pas non plus possible, en toute rigueur, d'exclure ici l'impact potentiel sur leurs travaux des convictions personnelles des épidémiologistes. Qu'il s'agisse de l'usage de l'énergie nucléaire ou, plus généralement, des innovations technologiques et du concept de croissance. On retrouve, sous un jour différent, quelques-uns des ingrédients de ces problématiques dans l'équation sanitaire posée par Red Bull, boisson dite "énergisante" qui vient d'être autorisée à la commercialisation en France. Saisis par les pouvoirs publics, les experts réunis sous l'égide de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) n'ont jamais varié dans l'analyse de cette question. Partageant la position du Conseil supérieur d'hygiène public de France et du Comité scientifique européen, l'Afssa a rendu quatre avis datés de 2001, 2003 et 2006 sur les boissons contenant une substance - la taurine - suspectée de toxicité rénale et neurologique.

Au nom du principe de précaution, l'affaire semblait entendue. C'était compter sans les menaces judiciaires du puissant fabricant autrichien, qui réclamait 300 millions d'euros d'indemnités à l'Etat français. Oubliant les avis de l'Afssa, et estimant sans doute que suspicion n'est pas certitude, Christine Lagarde, ministre de l'économie, décidait il y a quelques semaines d'ouvrir les frontières françaises au Red Bull. Avec un raisonnement strictement inverse, Roselyne Bachelot, ministre de la santé, a choisi d'appeler au boycott de cette boisson, prenant ainsi le risque d'en faire indirectement la promotion auprès des consommateurs potentiels. En fait, la question sanitaire dépasse ici de loin celle de la toxicité de la taurine. Elle renvoie pour l'essentiel à une autre réalité, bien plus complexe, que ni les statistiques ni l'épidémiologie ne parviennent véritablement à pendre en compte. Ainsi, tous les spécialistes expliquent que la dangerosité du "Red Bull" tient pour l'essentiel au fait qu'en pratique il est presque toujours utilisé comme un adjuvant permettant d'augmenter les volumes et les effets de l'ensemble des consommations concomitantes - boissons alcoolisées notamment - ayant pour effet principal de modifier les états de conscience.

Les autorités sanitaires ont décidé de lancer bientôt des études épidémiologiques pour tenter de mesurer la réalité et les conséquences de ce phénomène. Mais certains experts expliquent déjà que de tels travaux ne permettront pas, en cas d'accident ou de drame, d'établir la responsabilité de Red Bull. Il reste dès lors à trouver les moyens de gérer collectivement l'incertitude quand les oracles scientifiques se révèlent muets.

 


Courriel : nau@lemonde.fr


par Jean-Yves Nau
Article paru dans l'édition du 13.08.08

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