L'open space m'a tuer". (archive)

Publié le par evergreenstate

Alexandre des Isnards, co-auteur, avec Thomas Zuber, de "L'open space m'a tuer".

"Le cadre n'encadre plus rien"

24.09.08 | 16h57  •  Mis à jour le 24.09.08 | 19h48

 

e chat avec Alexandre des Isnards n'a pu avoir lieu mercredi 24 septembre à cause d'un problème technique. L'auteur a néanmoins accepté de répondre aux questions que les internautes avaient préalablement envoyées au Monde.fr.

 

Régis : Pourquoi la faute d'orthographe dans le titre de votre ouvrage "L'open space m'a tuer"?

Alexandre des Isnards :

En référence au fait-divers d'Omar Raddad, tout simplement. L'idée était d'inclure le mot "open space" dans le titre, à la fois comme un lieu où tout le monde travaille actuellement et un symbole du nouveau management.

Christian : Depuis que je suis en open space, j'ai beaucoup de difficultés à me concentrer. Que puis-je faire pour m'en sortir ?

Alexandre des Isnards :
Spontanément, je dirais qu'il faut rester travailler tard le soir... De toute façon, l'open space sera peut-être aménagé dans les entreprises, mais les dirigeants en créeront de plus en plus, c'est la tendance, et elle se maintiendra. L'idée, c'est que les gens se surveillent les uns les autres. C'est moins une logique d'efficacité qu'une logique de surveillance.

Le principe, c'est que comme ça tout le monde est logé à la même enseigne. Tout le monde se surveille, et cela permet d'économiser la hiérarchie : plus besoin, finalement, de chef. On entend parfois quelqu'un qui part à 19 heures dire :  "Je prends mon après-midi." Les salariés intériorisent la norme. Donc s'autolimitent, restent tard le soir en fonction des autres et finalement, entre eux, sont beaucoup plus impitoyables.

Curieux : Vous pointez avec justesse le détachement croissant des cadres, notamment des plus jeunes d'entre eux. Pourtant, dans un contexte de fragilisation des classes moyennes, cette tendance n'est-elle pas dangereuse pour l'individu, l'entreprise étant encore aujourd'hui le principal vecteur d'ascension sociale ?

Alexandre des Isnards :
C'est simplement que la notion de carrière a disparu. Quand un candidat arrive dans une entreprise, on lui dit : "Si tu viens chez nous, tu te revendras ailleurs." Donc dès le départ, le contrat est clair : on n'essaie pas de fidéliser le salarié, mais en échange, le salarié ne s'investit pas. Il s'investit pour son propre projet, mais pas pour celui de son entreprise. Il soigne son employabilité, soit au sein de l'entreprise, soit au dehors. Mais ce n'est pas forcément lié.

Donc l'entreprise est un vecteur d'ascension sociale et le restera, mais en changeant de boîte, pas en restant au sein de sa boîte.

Rank Xerox : Parler en général des cadres a-t-il encore un sens ? N'y a-t-il pas une différence fondamentale entre ceux qui ont encore un pouvoir de décision et le "middle management" qui subit les multiples systèmes de contrôle ?

Alexandre des Isnards :
Cela a encore un sens administratif, pour les retraites. Et peut-être les salaires qui sont au-dessus du SMIC la plupart du temps. Mais cette notion a de moins en moins de sens, effectivement. Le cadre n'encadre plus rien, on lui confie un projet, avec un budget et un planning donnés, sur lequel il est autonome. Mais c'est tout. Derrière, il est contrôlé par les outils de reporting : feuilles de temps (les nouvelles pointeuses des cadres). C'est une fausse autonomie. Il n'a donc de cadre que le nom.

Alain 01 : Pourquoi avons-nous importé les techniques de management qui nous viennent des USA et balayé nos organisations françaises ?

Alexandre des Isnards :
Ces méthodes de consulting donnent l'impression qu'on importe de l'efficacité américaine, peut-être. Mais surtout, les méthodes anciennes ne sont plus adaptées à  la nouvelle économie, qui va sans cesse plus vite.

Lol : Pourquoi avoir mis en place cette structure matricielle, qui multiplie les hiérarchies géographiques ou par branche ? Quel en est l'intérêt pour l'entreprise et les conséquences pour le cadre ?

Alexandre des Isnards :
Les conséquences pour le cadre, c'est un isolement sur son projet, une énorme pression. C'est la notion de responsabilité qui est diluée. Le manager, le N+1 (le supérieur hiérarchique) délègue son pouvoir et n'est plus qu'une sorte de coach. La responsabilité opérationnelle repose en fait sur le junior, sur le jeune cadre. Ce qui fait que très vite même les stagiaires font face à des responsabilités très fortes.

Ben : Le cadre n'est-il pas confronté à une perte de sens de son travail ?

Alexandre des Isnards :
Le cadre souffre qu'on lui présente en permanence son métier comme une aventure passionnante, qu'on lui présente chaque projet comme un vrai challenge, une occasion de s'épanouir. C'est une manière de présenter de façon boursouflée des tâches assez basiques, présentées comme de grands défis. Par exemple l'audit : les jeunes cadres surdiplômés doivent "matcher" la colonne de gauche avec la colonne de droite, et quand les chiffres sont bons, ça fait "clic" ! On voit beaucoup de vidéos sur Dailymotion où de jeunes auditeurs pètent les plombs pour se défouler, frustrés de faire des métiers aussi pauvres en intelligence.

Marx : Quand on voit le travail des caissières ou des ouvriers à la chaîne, le cadre a-t-il a le droit de se plaindre ?

Alexandre des Isnards :
Effectivement, il y a des gens qui sont plus à plaindre ; chômeurs, Rmistes ou caissières, mais ce n'est pas pour autant qu'on n'a pas le droit de parler du ressenti de ces jeunes cadres, qui, comme on l'a dit, sont de moins en moins cadres.

Thomas Zuber et moi avons parlé dans notre livre de ce que nous avons vécu, des témoignages de nos proches ou de collègues, mais les réactions autour de nous, c'est que ce type de pression, de management se diffuse vraiment partout.

Chilpéric : Ne pensez-vous pas que notre société a le plus grand tort de se priver de l'expérience des seniors que l'on licencie, que l'on refuse d'embaucher ou que l'on met au  placard ?

Alexandre des Isnards :
J'ai un peu peur pour les seniors. Actuellement, on a l'impression qu'on est vieux de plus en plus jeune et jeune de plus en plus vieux. En fait, c'est un système qui fonctionne avec des jeunes diplômés renouvelés avec un turnover de plus en plus accéléré. Je rattacherai cela à la notion de carrière. La carrière se déroulant en dehors de l'entreprise, il faut arriver à se créer un personnage qui soit visible, et pour être visible, il faut maîtriser les outils des nouvelles technologies : réseaux sociaux, Facebook... Pour assurer sa réputation. Et les seniors sont plus habitués à un système qui fonctionne à l'ancienneté et à la reconnaissance interne.

Pour apporter une petite note positive, les seniors ont un rôle à jouer par leur capacité à ne pas diffuser le stress grâce à leur expérience. C'est la carte qu'ils devraient jouer.

Candy : Le stress est-il un mode de management efficace ?

Alexandre des Isnards :
On parle beaucoup de stress positif, mais quand on voit la souffrance des jeunes salariés en entreprise, on a du mal à positiver. Et en tout cas, le stress a un énorme coût au niveau de l'économie : arrêts maladie, antidépresseurs... Mais souvent le stress n'est pas encore vraiment analysé, c'est pourquoi nous avons quelques saynètes très noires dans notre livre, car les cadres vont prendre sur eux pour montrer leur capacité à gérer le stress. Il s'agit donc d'un stress pas du tout spectaculaire, intérieur, qui se manifeste par ulcères, psoriasis, dépressions... Avec comme remède les anxiolytiques et antidépresseurs de toute sorte.

Eric : En quoi les nouvelles technologies ont-elles aggravé le mal-être des cadres ?

Alexandre des Isnards :
Les nouvelles technologies permettent un contrôle en temps réel de l'activité de tous les salariés grâce aux time-sheets. on contrôle dans certaines entreprises heure par heure, grâce aux nouvelles technologies. Ce qui fait que la créativité est bridée. L'expression qui revient  toujours dans la bouche des managers, c'est : "On ne va pas réinventer la roue", car il faut aller très vite. C'est un peu le bracelet électronique des cadres.

Malkav2024 : Que conseilleriez-vous aux jeunes diplômés envisageant une carrière en tant que cadres pour obtenir un emploi sain et où l'épanouissement personnel reste possible ?

Alexandre des Isnards :
S'il veut réussir en entreprise, le jeune cadre doit passer par une sale période. Au départ il faut tout accepter, comme le travail gratuit en stage. L'important c'est de sortir le plus vite possible du statut anonyme de jeune diplômé. Pendant cette période, il n'y a pas beaucoup d'épanouissement possible. C'est ensuite, après deux-trois ans d'expérience, qu'on peut commencer à se revendre, à progresser et à regarder avec plus d'exigence le marché et donc commencer à construire une vie professionnelle et une vie privée "épanouies".

Olga : Depuis la parution du livre, quelles sont les réactions que vous avez eues ?

Alexandre des Isnards :
Pour l'instant, j'ai eu de très bons retours. Il y a un sentiment de soulagement qu'on puisse parler de ce qui se passe vraiment. C'est très difficile de parler autour de soi quand on est cadre, car on est censé faire partie des privilégiés et on a la chance d'avoir un travail. Il y a aussi la crainte de se griller sur le marché du travail. Les gens sont contents d'avoir des porte-parole. Ils nous disent : "Tu nous as vengés, merci", ou "Je déteste ce travail en open space". Les gens nous racontent aussi leurs histoires.

Sébastien : Selon un récent sondage, 82 % des cadres se disent heureux, n'est-ce pas contradictoire avec votre livre ?

Alexandre des Isnards :
Les gens ne vont jamais se plaindre ouvertement. Un sondage, c'est comme un vote à main levée. Il faudrait qu'ils puissent s'exprimer dans l'isoloir ! Pour notre part, nous avons eu beaucoup de mal à obtenir des témoignages. Les gens avaient peur. Quand ils ont compris qu'on changerait les noms, ils se sont mis à parler.

Laurence : Y a-t-il une dictature de l'optimisme dans l'entreprise ?

Alexandre des Isnards :
Cette dictature est un gros quiproquo. C'est la raison pour laquelle nous avons écrit le livre.  On pense que les jeunes salariés ont perdu le goût au travail. Il faut donc leur faire croire que travailler est un jeu, qu'ils vont prendre du fun. On va installer des baby-foot et des croissants à la "Kfête"... Ce n'est pas la bonne manière de dialoguer. On préférerait un discours de sincérité. Si les jeunes cadres prennent leurs RTT ou se mettent en congé maladie, ce n'est pas par absence de volonté de travailler, c'est une conséquence de l'impossibilité d'évolution ou de manque de projet commun entre l'entreprise et le salarié.

 

Benoït Hopquin

Publié dans social

Commenter cet article