Géopolitique par Bernard Guetta (archives)

Publié le par evergreenstate

mardi 5 mai 2009

Il y a trente ans, la Dame de fer


On l’avait, d’abord, moquée et, donc, sous-estimée. Arrivée au pouvoir il y a trente ans hier, Margaret Thatcher, fille d’épicier à la voix guindée et aux mises en plis laquées, faisait autant sourire que son ami Ronald Reagan, acteur au physique de cow-boy sur le retour, élu quelques mois après elle. Nourris des mêmes classiques libéraux, ces deux-là allaient pourtant changer le monde, lançant une « révolution conservatrice » qui essaima sur les cinq continents.

Répétant, scandant, martelant que « l’Etat n’était pas la solution mais le problème » et que « trop d’impôt tuait l’impôt » en tuant l’esprit d’entreprise, ils s’attaquent aux syndicats, réduisent la pression fiscale et déréglementent la vie économique et financière. Avant de devenir le vice-président de Ronald Reagan auquel il avait disputé les primaires républicaines de 1980, Georges Bush le père avait appelé cela « la vaudou économie » mais ça marche.

Les Etats-Unis retrouvent une confiance en eux-mêmes qu’ils avaient perdue dans les rizières vietnamiennes et leur incapacité à éviter la chute du Chah d’Iran. La Grande-Bretagne abandonne sans pitié ses mines, privatise à tout va et attire les capitaux étrangers en financiarisant son économie. L’argent, applaudit, soutient, investit dans les deux pays et, comme un signe du ciel, ce communisme que les deux amis avaient vilipendé s’écroule dans ces mêmes années 80, ouvrant la voie, en Chine puis en Russie, à une libéralisation sauvage dont ni Margaret Thatcher ni Ronald Reagan n’avaient même jamais rêvé.

Aujourd’hui, huit mois après la tempête qui s’est abattue sur Wall Street, presque plus personne ne conteste que cette révolution triomphante eût une autre face. En trente ans, les inégalités de revenus se sont accrues comme jamais, l’emploi s’est si bien précarisé que les familles les plus modestes ne peuvent plus construire leur avenir faute de certitudes sur leur vie et la liberté des marchés a été si bien sacralisée qu’elle a accouché d’une chasse au profit le plus grand et le plus rapide sans souci du long terme, d’une loi de la jungle dans laquelle le tissu social s’est dramatiquement distendu. Les riches sont devenus plus riches et plus forts ; les pauvres, plus pauvres et plus faibles ; le niveau de vie des classes moyennes s’est dramatiquement réduit et les tensions sociales n’ont jamais été aussi grandes depuis les années 30.

Trente ans après, un cycle s’achève sous nos yeux mais le problème est qu’on ne peut pour autant pas rêver d’un simple retour aux années d’après-guerre, à leur boom économique, à leur croissance continue de la protection sociale et à l’Etat –arbitre dans les frontières nationales. L’économie s’est internationalisée. De nouveaux concurrents sont apparus avec les pays émergents. La durée de la vie s’est considérablement allongée. Ce sont des réalités dont il y a des conclusions à tirer.

Pour que la puissance publique puisse peser à nouveau, c’est au niveau continental qu’il faut la restaurer. La sécurité de l’emploi ne peut plus se concevoir dans la même entreprise de l’embauche à la retraite qui devra se prendre plus tardivement car la redistribution ne peut pas financer 20 ou 25 ans d’inactivité. Le cycle thatchérien s’achève, enfin, mais le nouveau est à inventer.



L'Europe, selon Sarkozy


En campagne pour les élections européennes, Nicolas Sarkozy avait des mots justes, hier, à Nîmes. « L’Europe ce n’est pas « eux ». L’Europe c’est nous », a-t-il lancé après avoir longuement et passionnément expliqué que le problème n’était pas de savoir ce que l'Europe pouvait mais ce qu’elle voulait ; devait, comme à ses débuts, faire de la politique et avoir des politiques communes et que c’était elle, elle seule, qui pouvait « apporter la réponse à la profonde crise intellectuelle et morale » dont la crise économique est le signe car « le besoin d’Etat, a-t-il dit, la demande de protection sociale, l’exigence d’une régulation de la finance globale, la nécessité de construire un nouvel ordre économique et monétaire mondial – tout cela ramène les idées, les valeurs de l’Europe au premier plan ».

Rappelant, sans modestie aucune, le volontarisme que sa présidence avait insufflé à l’Union, Nicolas Sarkozy a, en un mot, prêché pour une Europe politique, libérée de « la pensée unique » comme d’une application mécanique de ses règles, pour une Europe qui « débatte », « agisse », « décide à partir des réalité » et sache « faire face à l’urgence » – bref, pour « une autre Europe », comme disent les altermondialistes et comme il l’a dit. C’était la meilleure partie de ce discours car, oui, évidemment, « l’Europe ne peut pas prétendre à être une démocratie vivante si elle refuse le débat » mais tout le problème est qu’elle ne deviendra pas une démocratie par la seule force de l’incantation, si fondée soit-elle.

Il y aurait des conditions à cela, des chemins à prendre, des alliances à forger ou reforger et là, l’orateur était moins convaincant, muet souvent.

Pas une fois, pas une seule, le nom de l’Allemagne n’a été prononcé. Aux lendemains du G-20, Nicolas Sarkozy n’avait pas cessé de louer le rôle, fondamental, qu’elle y avait joué en faveur de la régulation et de la lutte contre les paradis fiscaux mais, dans ce discours, l’Allemagne n’existait pas alors que rien ne s’est fait ni ne se fera dans l’Union sans impulsion franco-allemande.

Le pilotage européen dont rêve Nicolas Sarkozy et qu’il a clairement exposé hier repose sur « la capacité d’initiative des grands pays », de tous les grands pays indistinctement mais menés, tirés, poussés, conciliés, croyait-on bien entendre, par un seul : la France. C’est une projection de personnalité, pas une politique, du sur mesures et pas un fonctionnement durable, et l’autre faiblesse de ce discours est que lorsqu’on appelle l’Union à faire de la politique, il faut aussi lui proposer des politiques.

Pour faire avancer le débat, il ne suffit pas de dire qu’il faut de « grandes ambitions » à l’Union, qu’on est pour une « politique industrielle européenne » ou pour une « gouvernance économique de l’Europe ». Il faut également dire quelles devraient être ces grandes ambitions, par quelles politiques industrielles concrètes on propose de commencer, là, maintenant, et quels objectifs prioritaires on voudrait assigner à une gouvernance économique commune. Ces propositions viendront peut-être mais elles manquaient à ce discours, séduisant mais un peu court.

 



http://sites.radiofrance.fr/franceinter/chro/geopolitique/archives.php
 

Commenter cet article