Les réformes et l'ordre des talents, par Eric Le Boucher (archive)

Publié le par evergreenstate

Chronique
Les réformes et l'ordre des talents, par Eric Le Boucher
LE MONDE | 06.10.07 | 14h26  •  Mis à jour le 06.10.07 | 14h26

vec la révolution industrielle, on est passé, observait Lamartine, de l'ordre des rangs à l'ordre des revenus. Avec la révolution informationnelle, la civilisation de la connaissance ou l'ère numérique, peu importe le nom, on passe à l'ordre des talents. L'individu doit être rétribué en fonction de ses talents, de ses compétences, de ses mérites, de ses efforts, et ainsi obtenir la vie qu'il désire.

 

 

La civilisation industrielle, qui avait un caractère de grosse machine homogénéisante, laisse place à de nouvelles opportunités pour l'individu inventif et courageux, mobile et audacieux. C'est une chance. A condition, bien entendu, que cela soit une vraie chance partagée. La justice sociale doit évoluer en conséquence et garantir l'"égalité des chances".

Les questions de l'égalité des chances et de la transformation de l'Etat-providence pour l'assurer ont été peu abordées pendant la campagne électorale - disons qu'elles ont été effleurées. C'est dommage, et, d'une certaine façon, Nicolas Sarkozy le paie aujourd'hui en présentant "des réformes, des réformes et des réformes", mais en mélangeant leur importance et leurs horizons sans qu'apparaisse la cohérence d'ensemble, c'est-à-dire, au fond, le type de société où il veut nous mener.

Le chef de l'Etat donne l'impression, d'ailleurs, de ne pas bien le savoir lui-même, d'où ses hésitations actuelles et les cafouillages de l'exécutif. Il n'y a que la gauche mécanique pour assurer que le président fait des réformes "ultralibérales". Ce serait au moins une direction.

L'égalité des chances n'est pas un thème neuf. Dès les années 1990, pour remettre en cause l'égalitarisme français, qui ne correspondait plus aux impératifs de flexibilité de l'économie mondialisée, Alain Minc proposait de remplacer l'égalité par "l'équité". Gros barouf ! Comme la réflexion de l'essayiste (et président du conseil de surveillance de ce journal) avait été puisée chez John Rawls, ce philosophe américain s'est vu catalogué comme libéral-social de droite. Un peu plus tard, vers 2000, le Medef a repris le flambeau de l'individualisme pour condamner l'assistanat rampant et pour réclamer que l'Etat-providence aide l'individu à être efficace, souple, mobile, audacieux, bref l'encourage dans sa vie à prendre des risques.

Depuis, du travail a été fait. A droite, la Fondation pour l'innovation politique vient de publier un opuscule (L'Etat-providence face à la mutation des risques sociaux) qui propose que la puissance publique "corrige moins les préjudices et les accidents mais augmente les chances de tous dans la compétition". L'idéologie des privatisations est jugée désormais "trop simpliste". Il faut un Etat, mais un Etat "proactif" qui, d'une part, concentre ses aides "sur les plus fragiles" et, d'autre part, "responsabilise" par exemple les malades pour les dépenses de santé (les Français ayant l'impression de soins gratuits) ou les chômeurs pour la recherche d'un emploi (ils sont trop "aidés à l'inactivité").

A gauche, le philosophe Patrick Savidan revient sur John Rawls pour condamner à la fois la droite, qui pense que l'égalité des chances est "la réponse à tous les problèmes", et l'extrême gauche, qui continue de nier la nécessité de changer et qui martèle que l'égalité des chances est "un leurre" cachant un alignement sur la droite (Repenser l'égalité des chances, Grasset).

Patrick Savidan commence par rappeler que les voitures brûlées, la généralisation de l'incivisme et de l'angoisse sociale procèdent d'un manque de clarté sur l'avenir : la justice sociale n'assure plus chacun d'une "répartition équitable des conditions" qui lui permette de "construire une vie conforme à ses attentes légitimes". Précarités croissantes, inégalités entre générations, inégalités faites aux femmes et, surtout, inégalités reproduites à l'école selon l'origine sociale des parents : il faut transformer radicalement l'Etat-providence.

L'égalité des chances n'est pourtant pas une réforme suffisante. D'abord parce que les contextes sociaux comptent. Un riche et un pauvre qui empruntent pour payer les études de leur enfant ne prennent pas le même risque : le second joue tout. Sous prétexte d'égalité des chances, on permet "aux happy few de rafler la quasi-totalité des mises". Et l'auteur d'appeler subtilement en renfort Warren Buffet, selon lequel les grands PDG ne méritent pas leurs immenses émoluments, car "ils ne créent pas de la valeur mais ne font que la transférer de l'entreprise à l'actionnaire".

L'autre raison est que la gauche ne peut se satisfaire de la "loterie naturelle" des talents : elle doit vouloir la réduire. C'est là la grande différence. Schématiquement, la droite dit que l'individu est libre et responsable et qu'il suffit d'égaliser les conditions d'inscription sur la ligne de départ de la compétition puis de dire : "Partez !" La gauche veut "renforcer" les chances des plus faibles tout au long de la vie, afin de réduire l'écart entre les perdants et les gagnants. La cohésion sociale dans la société individualiste passe par l'"empowerment" de l'individu. Et cela commence à l'école, qui, dans l'ordre des talents, est ce que la fiscalité était dans l'ordre de revenus.

Egalité des chances "capacitaire" de droite (à chacun selon ses capacités) ou "solidariste" de gauche, selon les mots de Patrick Savidan ? Voilà la question sociale autour de laquelle se structurent nos choix pour l'avenir. Les politiques devraient nous dire clairement leur conception, à commencer par Nicolas Sarkozy. Ses réformes y trouveraient cohérence et ordonnancement.


Eric Le Boucher
Article paru dans l'édition du 07.10.07


Publié dans educatif

Commenter cet article