Le déclin du "made in France", par Frédéric Lemaître (archive)

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Analyse
Le déclin du "made in France", par Frédéric Lemaître
LE MONDE | 26.02.08 | 14h09  •  Mis à jour le 26.02.08 | 14h09

'annonce récente de plusieurs fermetures d'usines a relancé le débat sur la désindustrialisation de la France. Celle-ci est évidente. L'économie française, comme toutes les économies développées, se tertiarise. En moins de trente ans, les services marchands ont pris la place des emplois industriels. En 1978, le quart de la population active travaillait dans l'industrie, et 14 % dans les services marchands. En 2006, c'est exactement l'inverse.

 

 

Selon la théorie libérale, il n'y a pas de raison de s'inquiéter. Globalement, le nombre d'emplois dans le secteur privé ne cesse d'augmenter. Pour être caricatural, le leader français du verre, Arc International, supprime des emplois dans le Pas-de-Calais, mais, dans le même département, Ikea ouvre à Lens son 23e magasin en France. De plus, une partie de cette tertiarisation de l'économie est un simple effet d'optique. Externalisations obligent, l'informaticien qui travaillait hier pour Michelin et l'employé de restauration qui officiait chez Renault sont aujourd'hui salariés d'IBM ou de Sodexho, sans que cela ait rien changé au contenu de leur emploi.

Selon cette vision, la situation est d'autant moins préoccupante que les groupes français sont très rentables et que leurs profits proviennent justement de leur internationalisation. Industrie symbolique s'il en est, l'automobile illustre cette stratégie. Depuis 2006, Renault et Peugeot-Citröen produisent davantage de véhicules à l'étranger qu'en France. Sans la Logan, fabriquée dans les pays émergents, Renault serait en difficulté. "Notre principal atout ? Etre devenu un groupe émergent", estime de son côté Bruno Lafont, le patron du cimentier Lafarge.

L'internationalisation de leur production est l'une des caractéristiques des grands groupes français. C'est également l'une des clés - pas la seule, malheureusement - du déficit du commerce extérieur : les Allemands exportent leurs voitures et leurs machines-outils made in Germany, alors que les Français produisent sur place. Avantage de la méthode allemande : elle favorise l'emploi outre-Rhin. Inconvénient : elle rend les industriels plus sensibles aux variations de l'euro et à la compétitivité de leur pays. En raison de la qualité et de la notoriété de leurs produits, ils peuvent se le permettre. En revanche, de Saint-Gobain à Seb, la majeure partie des industriels français réduisent l'aléa monétaire, en produisant dans leurs zones de chalandise.

Preuve de cette différence de stratégie : les investissements directs à l'étranger (IDE) réalisés en 2006 par les entreprises françaises se sont élevés à 115 milliards de dollars (77,6 milliards d'euros), loin devant les IDE allemands (79 milliards). En 2005, l'écart était encore plus important : 121 milliards de dollars pour la France, contre 55 venant d'Allemagne. Idem en 2004. En 2006, comme en 2005, la France arrivait en deuxième position pour les IDE, derrière les Etats-Unis, mais devant respectivement l'Espagne, la Suisse, le Royaume-Uni et l'Allemagne. Aujourd'hui, les multinationales françaises emploient six millions de salariés à l'étranger, et leur production s'y élève à 600 milliards de dollars, bien plus que nos exportations.

L'internationalisation des grands groupes français est un atout pour le pays. Jusqu'à présent, il était possible de se rassurer en se disant que, dans la nouvelle division internationale du travail, l'essentiel était que la matière grise reste en France. Mais cela est de moins en moins vrai. Après avoir ouvert des sites à l'étranger, les groupes y localisent une partie de leur recherche et développement. Inauguré en septembre 2007, le centre de recherche de Saint-Gobain à Shanghaï aura, dans certains domaines, une vocation mondiale. Même chose pour son voisin, le laboratoire de Rhodia. La société informatique Steria vient quasiment de doubler de taille en rachetant le britannique Xansa, dont l'un des points forts est d'être très présent en Inde. Elle a décidé d'installer à Chennai (Madras) son principal centre de formation.

 

"OBSOLESCENCE DES TECHNIQUES"

 

Pendant ce temps, les grands groupes négligent leur arrière-cour, et trop rares sont les sociétés de taille plus modeste capables de prendre le relais. Nicolas Sarkozy a raison : avec l'effet d'entraînement qu'a l'industrie sur le reste de l'économie, "un pays qui n'a plus d'usines est un pays qui n'a plus d'économie". Le problème n'est pas que Mittal ferme son usine de Gandrange - un site que lui avait revendu Arcelor sans que cela émeuve personne -, mais que la Lorraine se montre incapable d'attirer des industries innovantes pour prendre le relais. Cette situation se retrouve au niveau national. Depuis 2003, l'investissement se maintient, mais il est essentiellement consacré au renouvellement des équipements. La part destinée à l'introduction de nouveaux produits a diminué (15 % en 2006). "L'appareil productif français risque de souffrir d'un retard technologique par obsolescence des matériels, des techniques et des savoir-faire. Sa compétitivité pourrait en souffrir", s'inquiète l'Insee dans L'Industrie en France (2007).

La situation n'est pas encore catastrophique. Dans la pharmacie, l'automobile, l'énergie, le transport ferroviaire, l'aéronautique, la France possède des groupes mondiaux très présents sur le territoire. Mais les déboires passés d'Alstom, les menaces d'OPA sur Sanofi et la délocalisation en Chine de l'assemblage de certains Airbus montrent que la situation est fragile. Comme les dépenses de recherche-développement stagnent et que notre pays est trop peu présent dans deux secteurs stratégiques pour l'avenir - les biotechnologies et les technologies de l'information -, la France n'est qu'au dixième rang européen en matière d'innovation, selon Bruxelles. L'Allemagne, elle, occupe la troisième place. C'est parce qu'ils innovent peu que les exportateurs français subissent de plein fouet la hausse de l'euro. En quinze ans, la France a perdu trois fois plus de parts de marché que l'Allemagne dans le commerce mondial.

L'Etat peut-il encore mener une politique industrielle ? Les déboires de l'Agence de l'innovation industrielle, lancée en 2006 par Jacques Chirac sur une idée de Jean-Louis Beffa, le président de Saint-Gobain, laissent sceptique. Si les libéraux estiment qu'il faut se contenter d'une politique "pour l'industrie" - ce qu'a fait l'Allemagne de Gerhard Schröder -, d'autres font remarquer que les pays développés ont toujours eu des politiques favorisant, explicitement ou non, tel ou tel secteur jugé stratégique. La France, elle, a défini les secteurs qu'elle entendait protéger. Pas ceux qu'elle espérait promouvoir.


Courriel : lemaitre@lemonde.fr


Frédéric Lemaître, éditorialiste
Article paru dans l'édition du 27.02.08

Publié dans high tech

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