Frédéric Lordon : une crise due à un excès d’endettement généralisé

Publié le par evergreenstate


Frédéric Lordon : une crise due à un excès d’endettement généralisé

 

 

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24 septembre 2009

L’économiste Frédéric Lordon juge prématurés les diagnostics de sortie de crise. Les établissements financiers, dit-il, vont devoir faire face à plusieurs nouvelles vagues de défaillances d’emprunteurs parmi les ménages et les entreprises fragilisés par la récession. Mais au delà de la dimension proprement financière de cette crise, il considère que sa cause profonde est à rechercher dans la configuration récente du capitalisme, où la pression exercée sur les salaires, déprimant la consommation et l’activité, a été compensée par l’accroissement d’une bulle d’endettement privé jusqu’à son implosion en 2008. Aujourd’hui, estime-t-il, nous sommes face à une alternative exécrable : soit une relance de l’endettement privé qui permettrait - pour un temps seulement - de soutenir la consommation, soit une reprise atone, faute de demande.

Frédéric Lordon s’entretient avec Daniel Mermet, pour là-bas si j’y suis, 23 septembre 2009.

Question : Où en sommes-nous de la crise financière ?

Quand je lis mon journal, quand j’écoute la radio, tout le monde veut me convaincre qu’elle est terminée : tout est reparti, donc il n’y a plus de problème, la question est vraiment sans objet... Mais il reste quand même un vieux fond de doute, qui subsiste au détour d’une ou deux statistiques...

La crise aiguë, celle de l’automne 2008 est évidemment terminée.

Question : sur le plan financier, économique ?

Sur le plan de la menace de l’effondrement apocalyptique du système financier. Du point de vue de ses répercussions dans l’économie réelle, on a enregistré quelques trimestres de récession, et tout le monde nous dit qu’en est en train d’en sortir. Evidemment, à la première embellie, on pousse des hourras, dans tous les sens.

Mais j’aurais tendance à modérer un peu mon enthousiasme, pour une raison extrêmement simple. Cette crise financière - et c’est une réserve qu’il faudrait garder à l’esprit en permanence - n’est pas une crise exclusivement financière. C’est le symptôme d’une crise qui en fait est beaucoup plus profonde : une crise de la configuration présente du capitalisme.

Cette crise a pour origine un excès d’endettement généralisé. Ce qui assez drôle, c’est qu’on nous a bassiné durant des années avec la dette publique, qui allait être supportée par nos enfants. Pendant qu’on regardait du côté de la dette publique, qui était des plus modérée, on n’observait pas qu’était en train de se former une crise de dette privée absolument monumentale. C’est la plus grosse crise de dette privée que le capitalisme ait jamais eu sur les bras.

Le malheur est que nous sommes loin d’en être sortis. Pour plusieurs raisons. Ca a commencé avec la crise des subprimes, la dette immobilière des ménages les moins solvables, les plus fragiles. Mais il y a toute une série d’autres dettes qui vont arriver par convoi et se fracasser dans le bilan des banques, à partir de 2010, 2011.

Il y a une autre classe de dettes en dehors des subprimes, ce sont les Alt-A mortgages. Il s’agit d’une clase de dettes intermédiaires entre les dettes vraiment pourries des subprimes et les dettes « honorables » qu’on appelle primes. Les Alt-A fonctionnent sur le même schéma que les subprimes. Il y a une première période avec un taux très bas, des mensualités ridicules, que tout le monde croit pouvoir se permettre, puis au bout d’un certain temps intervient ce que l’on appelle le « reset », c’est-à-dire que l’on sort de la période des taux d’appel, et on revient au taux normal, mais avec l’obligation de rembourser ce qui n’avait pas été payé dans la première période.

Les subprimes fonctionnaient sur un modèle 2+28, pour un crédit immobilier de trente ans. Deux ans « copains », puis 28 ans à la dure. Les Alt-A sont plutôt sur le modèle 4+26 ou 5+25. Lorsqu’on regarde la démographie des contrats Alt-A, on voit que les gros bataillons qui vont prendre le reset dans les gencives vont débouler dans les années 2010, 2011, 2012. Ce qui signifie que c’est à ce moment là que vont se produire - comme toujours au moment du reset - les défaillances massives des ménages qui au début payaient parce que c’était tout léger et agréable, et ne pourront plus faire face aux mensualités qui vont doubler de volume d’un seul coup.

C’est le premier convoi. Il y en a pour mille milliards de dollars, de contrats Alt-A. Cela ne veut pas dire que ces mille milliards de dollars vont se fracasser, mais qu’il faut s’attendre à un taux de défaut assez rondelet, qui va occasionner des pertes également assez rondelettes dans le bilan bancaires.

Deuxièmement, toujours dans l’immobilier, mais cette fois ci dans l’immobilier commercial, il y a aussi un séisme qui s’annonce gratiné. Il y a des dettes, d’un ordre de grandeur équivalent, qui ont été contractées dans l’immobilier commercial et que les entreprises ne parviendront pas non plus à rembourser. Et la récession ne les y aidera pas.

D’une manière générale c’est là le vrai problème. La récession fonctionne comme une énorme machine à produire endogènement de la mauvaise dette. Vous aviez des ménages qui étaient à peu près solvables, les narines juste au dessus de l’eau, qui arrivaient à payer. Si l’un des deux perd son emploi, c’est fini, le ménage plonge. D’emprunteur à peu près solvable qu’il était, il tombe dans la catégorie des emprunteurs qui font défaut. Ce sont de mauvaises dettes en plus.

Il n’y a pas que les mauvaises dettes des ménages, mais aussi celles des entreprises. Pas seulement celles qui sont concernées par l’immobilier commercial, mais toutes les autres. Il y a plein de business qui étaient honnêtes, convenablement solvables, qui payaient leurs dettes à peu près convenablement, et qui se prennent dans les dents moins 20, moins 30 moins 40% de chiffre d’affaire. Cela change évidemment les données du problème. Toutes ces entreprises, qui étaient à peu près solvables, risquent de devenir insolvables, illiquides. C’est encore un paquet de dettes supplémentaires à encaisser pour les banques.

Je m’en tiens à cette idée simple et assez rudimentaire que le système bancaire n’en a pas fini avec les dettes pourries, et comme c’est ça la raison première de la crise financière et économique, on n’en est pas débarrassé.

Mon anticipation, c’est qu’au lieu d’une reprise triomphale comme on l’annonce, nous allons certes sortir de la récession, c’est-à-dire des taux de croissance négatif, mais pour nous trainer probablement dans un régime de croissance tout à fait mollassonne, avec par conséquent un chômage haut, voué à rester à un niveau élevé très longtemps. C’est-à-dire une phase de croissance médiocre et d’emploi très dégradé pendant plusieurs années.

Question : L’OCDE annonce 25 millions de chômeurs pour les pays de l’OCDE pour 2010.

Ce sont des prévisionnistes assermentés. Cela vaut peut-être le coup de les écouter.

Une dernière chose. Il faut bien voir l’alternative exécrable à laquelle nous sommes confrontés. Je disais que derrière la crise financière il y avait une grosse crise économique, une crise structurelle, de la configuration du capitalisme. C’est une crise de sous consommation chronique. La stagnation salariale est l’effet permanent de cette configuration du capitalisme. Cette sous consommation, c’est un peu embêtant...

Au début, le capital pousse des cris de joie, on peut le comprendre, parce que des coûts salariaux qui baissent, ce sont des profits en hausse. Mais au bout d’un moment, le capital s’aperçoit qu’il lui faut écouler sa marchandise, et pour l’écouler, il faut qu’il y ait en face une demande solvable.

Question : Ford avait compris ça...

Même lui l’avait compris. Ses successeurs, 70 ans après, l’ont oublié. Le problème, c’est que lorsqu’on a des salaires au lance pierre, la consommation s’en trouve légèrement déprimée. La consommation risque de s’en trouver légèrement déprimée, sauf à reprendre les manœuvres acrobatiques de la finance, qui avait réussi à instituer le crédit à la consommation comme espèce de béquille permanente de la demande finale adressée aux entreprises, moyennant des contorsions absolument invraisemblables qui passaient par toutes ces innovations appelées la titrisation, la finance structurée. Cela même qui s’est fracassé à partir du printemps 2007.

L’alternative est donc : soit « same player shoot again », on remet 50 centimes dans le flipper, et c’est reparti pour la titrisation, le soutien artificiel de la consommation droguée au crédit, avec la prochaine crise de surendettement généralisé dans cinq ou dix ans. Ou bien les folies du crédit se calment, et la consommation reste durablement déprimée, et la croissance avec.

 

http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1742

 

 


Publié dans économie

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immobilier 21/10/2009 10:56


Dans cette periode economique, le facteur psychologique est très important. C'est pourquoi dès lors qu'une amélioration même infime semble vouloir se dessiner, certains essaient de doper la
confiance pour relancer la consommation et l'économie dans son ensemble. C'est pourquoi il existe un décalage majeure avec la réalité. Un moral au plus bas pénalise plus encore l'économie.