Débat Finance et sociologie

Publié le

Débat
Finance et sociologie

LE MONDE | 18.10.08 | 13h54  •  Mis à jour le 18.10.08 | 13h54


a crise financière est abondamment analysée sous l'angle économique. Mais elle est aussi un phénomène qui relève largement de la sociologie.
Sociologie de la connaissance d'abord. Ainsi, dans les organisations, en dépit de la culture scientifique qui y prévaut, on observe une tendance à mal percevoir et gérer les probabilités. Les patrons de la NASA qui ont décidé le lancement de la navette Challenger pensaient que le taux d'échec d'une fusée était de 1 pour 100 000 alors qu'il était de 1 pour 100.
 
Le monde financier, pourtant féru de mathématiques, n'échappe pas à ces erreurs de représentation. La titrisation des créances risquées a été vue comme un mécanisme d'assurance. Les quelques faillites seraient compensées par le gain sur l'ensemble. A quoi il faut ajouter les assurances proprement dites des default credit swaps (CDS). L'erreur est que les événements ainsi assurés sont liés, la faillite d'emprunteurs entraînant celle des autres, par des enchaînements économiques (baisse des prix de l'immobilier, hausse des taux, etc.).
Or on ne peut assurer que des événements, comme les accidents de la route, dont l'occurrence n'est pas liée. Il est improbable que les millions d'automobilistes soient tous l'objet d'un accident en même temps. Il n'était pas improbable que des milliers de propriétaires modestes tombent en faillite en même temps. La protection d'une réaction en chaîne ne peut pas relever de l'assurance.
En second lieu, les organisations sont de plus en plus envahies par des outils de gestion extrêmement sophistiqués : modèles mathématiques, logiciels, indicateurs composites, reportings volumineux, etc. Or les responsables, aussi haut placés soient-ils, ne connaissent pas les postulats et les mécanismes internes de ces outils et n'ont pas le temps de les comprendre. Ce sont pour tous des boîtes noires. Seuls leurs auteurs les comprennent. Les opérations de subprime, de titrisation et autres ont été validées par de tels outils. On leur a fait confiance sans percevoir les postulats douteux, les lacunes et les effets pervers que ces outils comportaient.
Par ailleurs, se pose le problème de la connaissance des organisations de l'extérieur. Un des grands enseignements de la sociologie des organisations est que les organisations modernes sont infiniment opaques. En dépit d'enquêtes approfondies et longues, on a du mal à comprendre leur fonctionnement réel.
Au cours de ma vie professionnelle en entreprise, mon secteur été évalué à plusieurs reprises par des acteurs extérieurs (audit qualité, conseil en organisation, expert comptable...). A chaque fois, j'étais effaré par le décalage existant entre ma connaissance de ce secteur et la pauvre vision externe. Les agences de notation financières sont incapables de connaître de l'extérieur la réalité de ce qui se passe. Mais la croyance qu'elles le peuvent est tenace et répandue. Leurs erreurs dans la crise actuelle ont été lourdes de conséquences.
Un autre enseignement de la sociologie des organisations est que la sous-traitance est un point très fragile des organisations : flou sur les responsabilités, perte de savoirs, doublons, sources d'incertitudes. Faut-il rappeler que la majorité des problèmes de qualité dans l'industrie automobile ne proviennent pas de l'interne, mais de l'organisation de la sous-traitance ? La sociologue Karlene Roberts, spécialiste des organisations hautement fiables, a déclaré que l'externalisation des activités, tellement à la mode dans l'industrie, introduisait des noeuds de fragilité, mettant en cause la fiabilité.
Dans la crise des subprimes, les activités multiples de titrisation ont été en fait des opérations de sous-traitance à grande échelle des créances. Il était inévitable que se produisent tous les dysfonctionnements inhérents aux sous-traitances mal gérées. En particulier, les banques ne se sont plus considérées responsables des créances risquées et les fonds qui les ont gérées ont perdu la connaissance des risques. Une organisation financière qui cède son coeur de métier perd le sens de ce qu'elle fait.
Enfin la sociologie des organisations nous enseigne que la fiabilité des organisations repose largement sur la façon dont on considère l'erreur. Dans les organisations hautement fiables technologiques, l'erreur est considérée comme une façon de développer la fiabilité : politique de non-punition (il est plus utile de parler des erreurs que de les punir), retours d'expérience sur les accidents, analyse systématique des incidents mineurs, débat ouvert dans tous les sens sur les erreurs.
Dans le monde financier, sauf quelques exceptions, on est à des années-lumière de cette conception. La déviation, tant qu'elle rapporte de l'argent, n'est pas vraiment pointée du doigt. Quand un coupable est attrapé, la réaction est de le sanctionner et non de se remettre en cause et de comprendre comment on a pu en arriver là. Il n'existe pas de systèmes d'alerte à partir des incidents. La réforme du système financier sera aussi sociologique ou ne sera pas.
 
Sociologue, ex-cadre dirigeant en entreprise, auteur de Les Décisions absurdes (Gallimard, "Folio Essais", 2004)

Christian Morel
Article paru dans l'édition du 19.10.08

Publié dans sociologie

Commenter cet article