La dette est-elle un boulet ou un prétexte ? par Paul Jorion

Publié le par evergreenstate

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Les déclarations officielles sur la dette publique française sont pleines de bon sens : le déficit public est une très mauvaise chose et la dette publique, qui constitue la mémoire accumulée de tous les déficits passés, tolérés au fil des ans, est une bien plus mauvaise chose encore. Réduisons donc le déficit - mieux : réduisons la dette - et tout ira beaucoup mieux.

  

Que pourrait-on bien reprocher à ce raisonnement ? La dette est indubitablement un boulet. La charge de la dette, c'est-à-dire le montant des intérêts à verser annuellement, a atteint un niveau consternant : il est du même ordre de grandeur que les recettes de l'impôt sur le revenu et constitue désormais le deuxième poste budgétaire de l'Etat, entre le budget de l'éducation nationale et celui de la défense.

S'ajoutent à cela les consignes européennes du pacte de stabilité et de croissance. Bruxelles s'impatiente et n'a donné à la France qu'un sursis : il faudra qu'à l'horizon 2013, elle se conforme à la norme, soit 3 % maximum de déficit annuel (contre 8,2 % en 2009) et une dette publique ne dépassant pas 60 % de son produit intérieur brut (PIB) - elle est aujourd'hui de 83,2 %. L'Allemagne s'est engagée de son côté à réduire son déficit et n'a pas hésité à recourir aux grands moyens : pas moins qu'un amendement constitutionnel qui interdira au déficit de l'État fédéral de dépasser 0,35 % du PIB à l'horizon 2016. Ce futur standard ayant été fixé par l'Allemagne, les autres pays, et la France en particulier, seront jaugés à cette aune drastique lorsque leurs nouveaux emprunts publics s'offriront sur le marché des capitaux. S'ajoute encore à cela la menace d'une dégradation de la notation de la dette d'État, si jamais les choses ne rentraient pas dans l'ordre.

Cela dit, l'empressement actuel à vouloir résoudre à l'instant une situation existant depuis une dizaine d'années est éminemment suspect. D'autant que la France est encore en situation d'émettre sans difficulté sa dette à taux modérés. Deux tiers de celle-ci trouvent preneur à l'étranger, et l'obligation faite, après la crise, à certains acteurs stratégiques, tels que les banques et les compagnies d'assurances, d'investir dans des instruments liquides et de bonne qualité, assure aux emprunts publics français un débouché presque garanti.

D'où cette question : assiste-t-on vraiment à un retour à la normale de la situation économique et financière à ce point spectaculaire qu'il faille - après tant d'années d'insouciance et de laxisme - résoudre d'urgence le problème de la dette publique française ?

Ou bien y aurait-il là comme une arrière-pensée ? Et si oui, que pourrait-elle bien être ? La réponse est malheureusement évidente. La crise a produit une pléthore de faits invalidant le bien-fondé de la déréglementation et de la privatisation prônées par le libéralisme radical qui prit son essor initial dans l'Allemagne d'après-guerre pour s'épanouir ensuite au Royaume-Uni, puis aux États-Unis, avant de trouver son expression consommée dans le traité de Lisbonne.

Si le programme a trouvé sa réfutation dans la réalité, la volonté de le mener à son terme n'a pas faibli pour autant parmi ses partisans endurcis : à défaut de pouvoir justifier sa poursuite par une raison, il faut lui découvrir au moins un prétexte. On s'en prendra donc, sous couvert de rigueur, aux mesures de protection sociale qui ont pourtant permis à la France de s'en tirer jusqu'ici bien mieux que bon nombre d'autres nations. Mais qu'importe : les faits pèsent pour si peu !

Paul Jorion, économiste et anthropologue.

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