La fuite en avant de la modernité

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La fuite en avant de la modernité


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Par Laurent Jeanpierre
Le Monde 15.04.10 | 11h57  •  Mis à jour le 29.08.10 | 19h44
L'époque n'est pas si lointaine où certains espéraient que l'évolution technique permette d'alléger le travail et de libérer du temps libre. Puissante en Occident durant les années de croissance de l'après-guerre, cette promesse n'a pas été réalisée. C'est même l'inverse qui s'est produit. Nous avons le sentiment de manquer de temps, tout en étant équipés de toujours plus d'appareils qui effectuent des tâches à notre place. Dans une grande ville, la possession d'une voiture entraîne automatiquement une augmentation du temps de transport. De façon surprenante, les nouvelles technologies exigent en réalité du temps supplémentaire. De cette manière, elles accroissent aussi le rythme de la vie.
   Au coeur de cette logique paradoxale, il y a le processus d'accélération. C'est la thèse du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa. Il en a défini les dimensions, les causes et les conséquences dans Accélération, un grand livre de théorie sociale qui contient une foule de données intrigantes sur les évolutions de notre rapport au temps. Selon lui, l'accélération définit l'essence de la modernité mieux que la rationalisation, l'individualisation, la division du travail ou la domestication de l'homme et de la nature. Libératrice pendant plus de deux siècles, elle mettrait aujourd'hui en péril la conduite de nos existences et, plus grave encore, la possibilité même d'une action politique capable de transformer le cours de l'histoire. L'accélération a "pétrifié" le temps.
FAST-FOOD ET "SPEED DATING"
Si le futuriste Marinetti ou des théoriciens comme Paul Virilio ont pressenti l'importance de l'accroissement de la vitesse dans la vie moderne, ils ont surtout insisté, selon Rosa, sur une seule de ses dimensions : l'accélération technique. Il ne faut par exemple aujourd'hui que six heures pour aller de l'Europe aux Etats-Unis, là où plusieurs semaines étaient nécessaires jusqu'au milieu du siècle dernier. Les technologies "compressent l'espace". Elles peuvent aussi accroître le rythme de la production matérielle ou le nombre et la fréquence des relations sociales, ainsi que le montrent les outils de communication actuels. Mais comme, en fait, elles prennent souvent plus de temps qu'elles n'en font gagner, les techniques entraînent aussi une "accélération du rythme de vie" dont les fast-foods, le speed dating, le haut débit de l'Internet, l'habitude nouvelle de faire plusieurs choses à la fois sont quelques-uns des symptômes actuels. A cela s'ajoute une troisième dimension du processus isolé par M. Rosa : l'accélération du changement social et culturel. "Il s'est écoulé trente-huit ans entre l'invention du poste de radio à la fin du XIXe siècle et sa diffusion à cinquante millions d'appareils, (...) tandis que cela n'a pris que quatre ans" pour la connexion à Internet, rappelle-t-il. Le rythme des innovations, la diffusion de la mode : tout va plus vite. Et, à l'échelle d'une vie, nous changeons de métiers, de conjoints ou d'orientations politiques beaucoup plus souvent qu'autrefois. Il s'agit d'être "flexible", n'est-ce pas ? Comme la vie moderne est pour beaucoup sans au-delà, autrement dit finie, il faut aussi qu'elle soit "bien remplie" pour être jugée bonne.
Face à cette frénésie croissante, il existe des "stratégies de décélération" comme vivre hors des grands centres, ou faire l'éloge de la lenteur ou de la décroissance. "Exclues des sphères sociales déterminantes", ce sont cependant, selon Hartmut Rosa, des résistances insuffisantes pour renverser l'emballement de la machine moderne. Nul n'échappe réellement aux effets de l'accélération. Ceux-ci touchent à la fois la vie personnelle et la vie sociale. A l'échelle individuelle, d'abord, le stress, l'hyperactivité ou, au contraire, la dépression sont ses pathologies, chacune plus fréquente aujourd'hui. Les identités deviennent tissées d'expériences juxtaposées : chaque engagement, amical, amoureux, politique ou religieux finit par prendre la forme d'un "projet" sans projection. "On n'est plus boulanger, conservateur ou catholique en soi, mais à un moment donné et pour un présent à la durée imprévisible mais qui tend constamment à se réduire", explique Hartmut Rosa. A l'échelle des sociétés, ensuite, l'évolution économique et technique et la politique sont "désynchronisées", si bien que les "véritables processus politiques permettant l'articulation et la synthèse des intérêts et la délibération démocratique deviennent de plus en plus difficiles". Le discours de la crise, la multiplication des politiques d'urgence, la "prévalence de l'exécutif sur le législatif" sont, pour M. Rosa, parmi les conséquences de la pression exercée par l'accélération sur le monde politique. En produisant des individus sans avenir et des gouvernants réactifs plutôt qu'actifs, le "noyau de la modernisation" s'est en définitive "retourné contre le projet de la modernité".
CATASTROPHE OU BARBARIE
Peut-on encore freiner ? M. Rosa est pessimiste. Il dessine dans sa conclusion quatre scénarios pour le futur, mais il tient le plus noir pour le plus probable : celui d'une "course effrénée à l'abîme" emportant un monde impuissant. A moins que des régimes autoritaires ne parviennent à arrêter la vitesse. Catastrophe ou barbarie...
On ressort ébranlé de ce livre brillant et riche, à l'exposition quelquefois compliquée, et ce d'autant que les critiques qu'il appelle noirciraient sans doute encore le tableau qu'il dessine. Ainsi, Hartmut Rosa n'analyse pas le fait que l'accès à la vitesse est très inégal dans nos sociétés. Ces inégalités sont-elles porteuses d'exclusions violentes, de crises futures ou d'une dynamique sociale alternative à l'accélération ? L'auteur aurait dû également tenir compte du fait que le processus d'accélération est allé de pair, depuis la révolution industrielle, avec un accroissement du contrôle. C'est ce que montre par exemple l'inflation des fichiers de données personnelles, parallèle au développement des réseaux de communication contemporains. Il y a là une menace de plus pour les libertés publiques et le projet politique moderne.
Quoiqu'il advienne, Hartmut Rosa montre aussi qu'envisager un avenir sombre et une histoire sans lendemain est un effet induit par le processus d'accélération. Mais si vous avez pris le temps de lire cet article et si vous lisez son livre, tout n'est peut-être pas encore perdu.
 
 
Accélération. Une critique sociale du temps (Beschleunigung. Die Veränderung des Zeitstrukturen in der Moderne) d'Hartmut Rosa. Traduit de l'allemand par Didier Renault, La Découverte, "Théorie critique", 476 p., 27,50 €.
 

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