Trop tard pour limiter le réchauffement à 2°C, d’après ‘Nature’

Publié le par evergreenstate

06 novembre 2011

 

http://petrole.blog.lemonde.fr/2011/11/06/trop-tard-pour-limiter-le-rechauffement-a-2%C2%B0c-selon-nature/


Trop tard pour limiter le réchauffement à 2°C,
d’après ‘Nature’

Crise de l'euro + Fukushima : avez-vous remarqué comme on n'a jamais aussi peu parlé du climat dans les médias ? Il y a trois ans, lors du sommet de Copenhague, nous baignions dans le béni-oui-ouisme. Aujourd'hui, à trois semaines du sommet sur le climat de Durban, nous voilà tombés dans le déni de réalité.

 

Une étude publiée par Nature vient pourtant de confirmer les craintes de nombreux de spécialistes et observateurs : à moins d'une révolution, contenir le réchauffement de l'atmosphère en deçà de 2°C est déjà devenu impossible

L'auteur principal de cette étude, (§) Joeri Rogelj, de l'université ETH de Zurich, écrit :

"En l'absence d'un engagement ferme à mettre en place des mécanismes capables d'enclencher rapidement un déclin très prononcé des émissions mondiales, il existe des risques significatifs que la cible des 2°C, que tant de nations ont acceptée, soit déjà en train de nous échapper."

Cette étude avance que pour conserver une chance "significative" (supérieure à 66 %) de maintenir la hausse des températures en-dessous de 2°C, les émissions mondiales doivent commencer à diminuer avant 2020.

C'est peu dire qu'on en est loin.

Les émissions mondiales de CO2 ont augmenté de 45 % depuis 1990 :

La crise de 2008 a provoqué un petit ralentissement, mais désormais c'est reparti, et à un rythme catastrophique. Les émissions de CO2 ont connu en 2010 leur plus forte croissance jamais enregistrée : + 6 %, d'après Washington. Une telle tendance annuelle, si elle persiste, nous place au-delà du pire des scénarios du Giec, celui d'une hausse des températures moyennes d'au moins 5°C d'ici à 2100, constate le site du Washington Post.

C'est l'Union européenne (UE) qui s'en tirerait le mieux : les émissions générées à l'intérieur du territoire de l'Europe ralentissent depuis 2005 ― même si, comme ailleurs, elles sont reparties à la hausse depuis 2009, et vivement : 


Faute de politiques ambitieuses initiées ailleurs, ce résultat obtenu par l'Europe ne change à peu près rien à l'addition finale (ce qui, d'ailleurs, pousse Bruxelles à demander s'il ne vaudrait pas aussi bien tout laisser choir).

Mais surtout, ce succès solitaire de l'UE, qui pourrait lui permettre de remplir ses objectifs fixés par le protocole de Kyoto, est un trompe-l'œil. Il repose en effet sur la prise en compte des seules émissions générées en Europe. Or, si l'on intègre les émissions dues à la production et au transport des produits importés de Chine et d'ailleurs, les émissions des citoyens-consommateurs de l'Union semblent au contraire avoir explosé !Depuis combien de temps n'avez-vous pas acheté un bidule made in Europe ? Peut-on se contenter de blâmer les Chinois qui fabriquent nos bidules dans de tristes conditions écologiques et sociales, très souvent avec des capitaux investis par des groupes industriels et des banques bien de chez nous, qui délocalisent tant qu'ils peuvent depuis un quart de siècle, cimentant au passage les conditions du chômage de masse ici ?

 

 

prise en compte de cette "dette carbone" (autrement dit l'impact réel sur le climat de notre mode de consommation) montre qu'en France, par exemple, les émissions n'ont pas baissé de 10 % depuis 1990, comme il est dit officiellement. Elles se sont au contraire accrues de 25 %, d'après l'étude fournie par la société de conseil de Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean, Carbone 4 [pdf] :

Alors que va bientôt s'ouvrir le sommet sur le climat de Durban, en Afrique du Sud, l'euphorie est à son comble. Les représentants de toutes les nations de la planète piaffent, pressés de se tomber dans les bras pour sauver la planète. Prudent, leur hôte, le président sud-africain Jacob Zuma, note toutefois :

"Nous allons à Durban sans illusion : ce ne sera pas une promenade de santé. Au contraire, nous savons parfaitement que dans certains domaines, les intérêts nationaux feront du consensus un challenge."

Sic transit gloria mundi. Ok, je suis pas drôle. A défaut d'être simple, la réalité est triviale. 

Les pays émergents veulent que les pays riches s'acquittent de leur "dette carbone". Ces derniers prétendent qu'une telle dette est une vue de l'esprit, au moment même où ils supplient la Chine de bien vouloir financer leur dette financière, "la vraie" (sans laquelle les uns perdraient leur pouvoir d'achat et les autres leurs marchés, et tout notre petit monde deviendrait sans doute incapable de farcir toujours plus l'atmosphère de CO2).

Au milieu, alliés de circonstance pour la énième fois, le parti républicain américain (sponsorisé par Exxon et consort) et l'Arabie Saoudite jettent sur le feu leur huile obscurante.

Chez nous, le climatoscepticisme est un peu has been : à moins d'être lecteur du Point, on ne se fade plus la trombine de claude allègre. L'heure est désormais au climatofoutisme, ou, si jamais vous préférez, à l'après-moi-l'délugisme.

2010 est encore une année de record absolu de température, selon la Nasa ? Bof, c'est quand même cool de pouvoir se balader en tee-shirt en novembre. La mousson qui dévaste Bangkok est une conséquence du réchauffement ? Bin faut pas aller en vacances là-bas avant la saison sèche. La banquise devrait disparaître totalement pendant l'été d'ici 20 ans ? Cocorico, grâce à ça, Total exploite déjà le pétrole russe du pôle Nord !

Dans notre monde parfait, il est minuit et quart.  *

En 2002, je tournais dans le nord de l'Alaska le premier documentaire français montrant des conséquences concrètes du réchauffement climatique. Neuf ans plus tard, Shishmaref, un petit village inuit installé depuis des siècles sur une étroite île de sable, face à l'océan Arctique, continue d'être englouti par la montée des eaux. La banquise se forme de plus en plus tard, et devient fragile : les habitants perdent des semaines de chasse, et les noyades ne sont plus rares. Beaucoup choisissent de déserter l'île. Alcool, chômage, désespoir : ils partent se perdre dans les banlieues des villes du sud du plus vaste des Etats américains. En Alaska (où la trop probable Sarah Palin vit le jour), le principal employeur est l'industrie du pétrole, lui-même responsable, etc.


Shishmaref, Alaska. [DR]

Le destin funeste de Shishmaref préfigure-t-il celui qui nous attend, et qui attend nos enfants ? Pour ma part, je n'en ai jamais été aussi convaincu.

Songeant à me conduire en bon ancêtre, cherchant à éviter la guerre et le déshonneur, j'ai songé à titrer cet article ainsi : "Climat : le syndrome de Munich." Et puis je me suis dit qu'une polémique ne manquerait pas de détourner l'attention de l'essentiel. N'empêche, je crois cet amalgame approprié, certainement à plus d'un titre.

A Shishmaref, Tony Weyiouanna, un inuit courageux, humble et sans colère, nous avait dit : "Nous sommes tous à blâmer. Moi, vous, et tous ceux qui utilisent des produits qui affectent l'atmosphère, qui changent... qui font changer le monde."

A défaut d'être facile, la solution est simple, allons.

(§) Correction : Joeri Rogelj est doctorant, non docteur.

 

Données BEST (Berkeley Earth Surface Temperature). Températures à terre seulement (vert) avec les tendances linéaires pour 1973 à 1980, 1980 à 1988, 1988 à 1995, 1995 à 2001, 1998 à 2005, 2002 à 2010 (bleu), et 1973 à 2010 (rouge).

 

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