Voyage dans la poubelle du Pacifique

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Reportage
Voyage dans la poubelle du Pacifique
LE MONDE | 18.03.08 | 15h46  •  Mis à jour le 18.03.08 | 15h46
LONG BEACH (CALIFORNIE) ENVOYÉE SPÉCIALE

harles Moore conserve ses plus belles trouvailles dans une armoire en fer au fond de son jardin, près de l'océan Pacifique, à Long Beach, Californie. Voilà dix ans qu'à bord d'un catamaran baptisé Alguita, cet homme chasse obstinément une proie singulière, le plastique échoué dans l'océan. Et il en trouve de toutes sortes, de toutes tailles, de toutes origines. "Mes préférés, ce sont les poignées de parapluie", sourit-il.

Il y a aussi un gros paquet de brosses à dents, des stylos, des bidons déformés par les morsures des requins. Un ballon en forme de coeur. Des casques de chantier. "Celui-là est russe, l'inscription est en cyrillique, observe Charles Moore. Cet autre a l'air asiatique." Mais les objets identifiables ne sont pas l'essentiel, car aucun ne reste entier très longtemps, ballotté par les courants. La plus grande part de la récolte est moins spectaculaire, mais plus préoccupante.

Ce sont des particules moins grosses qu'un grain de sable, qui résultent de la dégradation des objets. Les granulés qui servent de matière première à l'industrie plastique sont également légion. Charles Moore vient tout juste de décharger de l'Alguita une cinquantaine d'échantillons de cette "soupe de plastique", collectée au large en février. "L'océan est en train de se remplir de déchets", soupire-t-il en agitant un des bocaux de verre.

Le capitaine a une soixantaine d'années, le regard pâle et la peau brune des marins, une autorité naturelle dans la voix. Amariné depuis l'enfance par son père, il a longtemps gagné sa vie à la tête d'une entreprise de restauration de meubles, avant de se consacrer à la chose qui l'intéresse le plus au monde, la mer. "J'ai grandi avec l'océan sous mes yeux, je l'ai vu se détériorer", raconte-t-il.

Son intérêt pour le plastique découle d'un hasard. En 1997, au retour d'une course à la voile qui l'a emmené de Los Angeles à Honolulu, le navigateur décide de prendre une route habituellement évitée par les marins, car elle traverse une zone de hautes pressions, sans vent, où les courants s'enroulent dans le sens des aiguilles d'une montre : la gyre du pacifique nord. "Jour après jour, je ne voyais pas de dauphin, pas de baleine, pas de poisson, je ne voyais que du plastique", se souvient-il. Charles Moore se passionne pour cet endroit perdu. Il crée une fondation financée par des donateurs privés et, avec l'aide de scientifiques spécialistes de la pollution de l'eau, met au point une méthode de quantification des déchets, avant de retourner dans la zone. Les premiers résultats sont publiés dans le Marine Pollution Bulletin en 2001. L'équipe dénombre 334 271 fragments de plastique par km2 en moyenne (jusqu'à 969 777/km2 au maximum) pour un poids moyen de 5 kg/km2. La masse de plastique est six fois plus élevée que la masse de plancton prélevée. La gyre piège les particules.

L'endroit où les prélèvements ont été effectués, aussi grand que le Texas, est baptisé Eastern Garbage Patch, la "poubelle de l'est" du Pacifique. Quelle est la superficie totale de cette "poubelle" ? "Nous ne le savons pas, répond Charles Moore. L'eau est toujours en mouvement, la pollution est donc très difficile à mesurer. J'ai parcouru 150 000 kilomètres à bord de l'Alguita dans le Pacifique nord, et j'ai trouvé du plastique partout."

Le dernier voyage de l'Alguita laisse augurer une aggravation. "C'était vraiment choquant de voir qu'à chaque prélèvement nous remontions systématiquement du plastique", observe Jeffery Ernst, 22 ans, tout juste diplômé de biologie marine, embarqué volontaire. Les fragments, prélevés à l'aide d'une épuisette très sophistiquée, devront être triés et classés dans 128 catégories, en fonction de leur type (fil, film, mousse, fragment, granulés), de leur taille et de leur couleur.

Le capitaine Moore n'est pas scientifique de formation, mais son travail est reconnu par les spécialistes de cette pollution. Car il va là où personne ne va, au milieu du Pacifique. "Il a démontré que cette pollution existait, c'est un pionnier", commente Anthony Andrady, spécialiste des polymères au Research Triangle Institute.

Selon M. Andrady, l'impact de cette pollution est aujourd'hui "sous-estimé". Quelque 245 millions de tonnes de plastique ont été produites dans le monde en 2006. Une partie, difficile à quantifier, aboutit à l'océan. La matière, très légère, est transportée par le vent, mais surtout par les fleuves et les systèmes d'évacuation des eaux urbaines. Sans oublier les déchets abandonnés sur les plages. Environ 80 % du plastique retrouvé en mer vient de terre. Seuls 20 % sont issus des navires.

Le plastique a beaucoup de qualités. Il est peu cher, pratique et très résistant. Trop résistant, justement, quand il échappe aux circuits de collecte et de destruction des déchets. Il semble indestructible dans la nature. "Personne ne sait combien de temps il met à disparaître complètement, explique M. Andrady. Il peut se fragmenter au point de se transformer en poudre, mais il est toujours là. Aucun micro-organisme n'est capable de le dégrader complètement. Tout le plastique qui s'est échappé dans l'environnement depuis qu'on en fabrique y est encore."

Impossible de nettoyer l'océan. "Cela reviendrait à essayer de passer le Sahara au tamis", dit Charles Moore. La seule solution, selon lui, est de développer le plastique recyclable, biodégradable, aujourd'hui très minoritaire, et de changer nos habitudes. "Nous devrions réserver le plastique aux objets dont nous voulons vraiment qu'ils durent."


Gaëlle Dupont
Article paru dans l'édition du 19.03.08

Publié dans mer

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